Réciprocité des visas avec les États-Unis : Quand le romantisme politique se heurte à la Realpolitik [Analyse d’Édouard Tshiama]

Les régimes dirigés par Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani réunis dans la confédération de l’Alliance des Etats du Sahel —AES— s’inscrivent dans ce que la science politique qualifie de « romantisme politique » : une posture idéaliste, fondée sur le nationalisme émotionnel, la mobilisation populaire et la croyance que la volonté seule peut compenser le déséquilibre des rapports de force internationaux.

Par ailleurs, cette approche entre en collision frontale avec la Realpolitik, modèle dominant dans les relations internationales des grandes puissances, fondé sur le pragmatisme, la puissance réelle et l’efficacité stratégique. Là où les États faibles devraient avancer avec discrétion, calcul et patience, les dirigeants de l’AES choisiraient l’affrontement symbolique, au risque de s’exposer inutilement.

Pour une lucidité accrue il est évident de revenir sur les origines historiques de la Realpolitik, concept théorisé en 1853 par Ludwig von Rochau dans son ouvrage « Grundsätze der Realpolitik ». Rochau y affirme que la politique ne doit pas être guidée par des idéaux abstraits, mais par l’évaluation lucide des rapports de force. Cette pensée sera brillamment appliquée par Otto von Bismarck, artisan de l’unification allemande, grâce à une diplomatie fondée sur la ruse, la manipulation des alliances et la dissimulation stratégique des ambitions réelles.

Cependant, selon Bismarck, conscient de la méfiance des grandes puissances européennes, a évité toute confrontation simultanée, préférant isoler ses adversaires un à un, tout en rassurant temporairement les autres. Une méthode radicalement opposée à celle que l’on observe aujourd’hui au Sahel, où certains États se retrouvent en conflit ouvert avec plusieurs puissances majeures à la fois.

Et pourtant l’histoire démontre que les révolutions portées uniquement par l’idéalisme échouent presque toujours, surtout lorsqu’elles ignorent les contraintes géopolitiques, militaires et diplomatiques. La souveraineté réelle, insiste-t-il, ne se proclame pas : elle se construit méthodiquement, dans le silence, la stratégie et le temps long.

Édouard Tshiama Musasa, spécialiste en Relations Internationales et Journaliste