RDC : Quand l’explosion silencieuse de l’économie informelle gagne du terrain

Dans les rues de Kinshasa, Lubumbashi et Matadi, Mbuji-mayi, le même décor se répète chaque jour : vendeuses de beignets à l’aube, jeunes proposant des services de livraison « à la demande », réparateurs de téléphones improvisés au coin d’une boutique, clando opérant à la tombée de la nuit. En RDC, l’informalité économique n’est plus une alternative : c’est devenu un mode de survie pour une large partie de la population.

Selon les estimations des économistes locaux, près de 60 à 70 % des activités génératrices de revenus évoluent aujourd’hui dans l’informel avec des multiples raisons, comme le manque d’emplois formels, la lenteur administrative, l’absence de financement accessible, la fiscalité perçue comme dissuasive, et surtout, nécessité de « faire avec les moyens du bord ». « On ne travaille pas dans l’informel par choix, mais parce qu’on doit nourrir le foyer », confie Mireille, vendeuse ambulante des pommes sur rond-point des hiilleries.

La débrouillardise, autrefois vue comme un pis-aller, est désormais une réalité quotidienne. Entre étudiants faisant des livraisons en ligne, pères de famille assurant des petites réparations, jeunes femmes proposant des services de coiffure à domicile, livraison de repas « maison » sans structure déclarée, vente de pains, friperies, accessoires électroniques sur WhatsApp, services immobiliers non structurés, chaque ruelle, trottoir ou carrefour est devenu un micro-espace de commerce.

« C’est simple : sans les livraisons, je ne mange pas. Je gagne entre 10 000 et 25 000 francs FC par jour quand ça marche. Ce travail n’est pas déclaré, mais il me permet de régler certaines de mes charges quotidiennes », confie Epiphanie, étudiant en deuxième année, qui jongle entre ses cours et les livraisons à moto.

Parallèlement, JPM, père de quatre enfants et ancien agent de sécurité, répare désormais des ventilateurs, prises et petits appareils électriques devant son domicile : « Le travail formel ne vient plus. Alors, je fais avec ce que je sais faire. Une réparation ici, une installation là… Ce sont de petits montants, mais ça remplit la marmite ». L’économie informelle s’est même modernisée, réseaux sociaux, paiements mobiles, livraisons à moto. Une évolution rapide qui échappe encore à toute régulation.

Pour l’économiste et spécialiste des petites et Moyennes Entrepris, Docteur Caleb, cette mutation va encore s’accélérer « Beaucoup de jeunes opèrent via les réseaux sociaux en utilisant des moyens de paiement mobile. Leur activité est réelle, structurée, parfois très rentable, mais elle reste totalement invisible pour l’administration ». « C’est un nouveau phénomène qui dépasse largement le simple petit commerce de rue, nous assistons à une digitalisation silencieuse de l’informel », a-t-il ajouté.

Plusieurs acteurs appellent à une réflexion de fond. L’objectif : accompagner l’informel vers plus de sécurité, mais sans l’asphyxier. Les pistes évoquées, micro-crédits adaptés, cadres fiscaux allégés et progressifs, simplification des procédures pour créer une petite activité, espaces de vente légalisés pour les ambulants, mutuelles sociales pour indépendants, et plateformes numériques de déclaration simplifiée.

Les analystes insistent, formaliser ne doit pas rimer avec punir. Le défi est de transformer la débrouillardise en véritable opportunité de développement. L’économie informelle est aujourd’hui le poumon invisible qui permet à des milliers de Congolais de subsister.

Face à une économie officielle qui peine à offrir des perspectives, la débrouillardise n’est plus un simple refuge, elle est devenue l’expression d’une ingéniosité collective, parfois contraignante, souvent admirable.

Édouard Tshiama Musasa [Reportage]