Dix ans après la mort de Kamuina Nsapu, la SCED appelle à dépasser la logique des projets pour consolider la paix au Kasaï central

A l’approche du dixième anniversaire de la mort de Jean-Pierre Mpandi, plus connu sous le nom de Chef Kamuina Nsapu, la Société Congolaise pour l’État de Droit (SCED) tire la sonnette d’alarme sur la fragilité de la paix retrouvée dans le Kasaï central.

Dans un communiqué publié à l’occasion de cette commémoration, la structure de défense de l’État de droit estime que, dix ans après le déclenchement de cette grave crise, le retour au calme ne suffit pas à garantir une paix durable. Elle plaide pour une approche fondée sur la justice, la vérité, la réparation et surtout la prise en charge des causes profondes des conflits.

Le 12 août 2016, l’assassinat de Jean-Pierre Mpandi avait constitué un tournant majeur dans une crise aux dimensions politiques, coutumières, sécuritaires et humanitaires. Les violences qui s’en sont suivies avaient touché plusieurs provinces du Grand Kasaï, provoquant des pertes en vies humaines, des déplacements de populations, des violences sexuelles et l’enrôlement d’enfants dans des groupes armés.

A l’occasion de ce dixième anniversaire, la SCED rend hommage aux victimes et exprime sa solidarité aux familles endeuillées ainsi qu’aux communautés qui continuent de subir les conséquences sociales et économiques de cette période de violences.

Des initiatives qui ont favorisé le retour au calme

La Société Congolaise pour l’État de Droit reconnaît néanmoins les efforts entrepris au cours de ces dernières années pour restaurer la paix et favoriser la reconstruction dans la région.

Plusieurs programmes, soutenus notamment par le gouvernement congolais et des partenaires internationaux, ont contribué à la pacification et au relèvement des communautés affectées.

Parmi eux figure le Projet Paix, Justice, Réconciliation et Reconstruction (PAJURR), mis en œuvre entre 2018 et 2021. Celui-ci avait notamment misé sur le renforcement de la chaîne pénale, la réconciliation communautaire, la reconstruction et le relèvement économique.

Le programme consacré à la reddition spontanée au Kasaï et au Tanganyika, connu sous le sigle SSKAT, a pour sa part accompagné la démobilisation et la réintégration socioéconomique d’anciens combattants, tout en contribuant à l’identification de dossiers judiciaires liés aux crimes commis pendant le conflit.

La SCED relève également les efforts du projet PROJUST, qui entend renforcer les mécanismes de justice transitionnelle dans les provinces du Kasaï et du Kasaï central.

Des avancées qui restent vulnérables

Malgré ces acquis, la SCED estime que plusieurs facteurs ayant contribué à l’éclatement de la crise restent encore présents.

Elle cite notamment la politisation de la gestion du pouvoir coutumier, les conflits liés aux successions traditionnelles, la pauvreté, le chômage des jeunes ainsi que l’insuffisance des services publics.

A ces difficultés s’ajoutent l’état des infrastructures routières, le déficit d’accès à l’électricité et la faible desserte en eau potable.

Pour l’organisation, la dépendance de nombreux programmes aux financements extérieurs constitue également un risque. Certaines initiatives ralentissent ou cessent dès la fin des financements, en raison d’une appropriation institutionnelle jugée insuffisante et de l’absence de mécanismes permanents de suivi.

La SCED réclame ainsi un bilan public et accessible permettant de connaître, programme par programme, les ressources mobilisées, les bénéficiaires ciblés, les résultats obtenus, les difficultés rencontrées ainsi que les dispositifs prévus pour garantir la continuité des actions.

« La paix ne peut être durable sans vérité et justice »

Au-delà des infrastructures et des programmes de développement, la SCED insiste sur la nécessité de placer la justice transitionnelle au cœur du processus de consolidation de la paix.

Selon elle, une paix reposant uniquement sur la relance économique demeure fragile tant que les victimes n’ont pas accès à la vérité et à la justice.

L’organisation appelle notamment à donner à la Commission provinciale vérité, justice et réconciliation (CPVJR) les moyens nécessaires pour recueillir les témoignages des victimes, organiser des audiences publiques, rechercher les personnes disparues et formuler des recommandations relatives aux réparations et aux réformes institutionnelles.

Pour la SCED, une véritable réconciliation ne peut être imposée aux victimes sans que celles-ci aient d’abord été entendues, reconnues et prises en compte dans les mécanismes de réparation.

Des priorités pour éviter la répétition du passé

A l’occasion de ce dixième anniversaire, la SCED recommande au gouvernement central et aux autorités provinciales de faire réaliser une évaluation indépendante de l’ensemble des programmes de consolidation de la paix déployés dans le Kasaï central.

Cette évaluation devrait notamment examiner les financements mobilisés, les objectifs fixés, le nombre de bénéficiaires, les résultats obtenus et les responsabilités institutionnelles.

L’organisation appelle également à faire de l’emploi des jeunes et du développement des infrastructures des priorités. Elle cite particulièrement la réhabilitation de l’axe Kananga-Kalamba Mbuji ainsi que la construction du barrage de Katende.

Dix ans après la disparition du Chef Kamuina Nsapu, la SCED estime donc que le défi n’est plus seulement de préserver le calme, mais de construire les conditions d’une paix capable de résister au temps.

Pour l’organisation dirigée par Dominique Kambala Nkongolo, la véritable consolidation de la paix passe désormais par un changement de paradigme : moins de dépendance aux projets ponctuels, davantage d’appropriation locale et institutionnelle, mais aussi un engagement plus ferme en faveur de la vérité, de la justice et de la réparation.

Rédaction