Après la marche de la C64, une phrase de Martin Fayulu interroge moins sa foi que la responsabilité d’un leader face à une population qui continue d’espérer dans son combat.
[ Chronique d’Édouard Tshiama | Journaliste-reporter et spécialiste des relations internationales ]
Une phrase qui dépasse la foi
« Le Dieu que je sers va s’occuper de Félix. » La phrase de Martin Fayulu, prononcée au terme de la mobilisation de la C64 du 15 septembre, peut être entendue comme une expression de foi. Mais lorsqu’elle vient d’un homme qui porte, depuis plusieurs années, une partie des attentes de l’opposition congolaise, elle prend aussi une dimension politique.
Car derrière cette formule, une question demeure : que devient le combat politique lorsqu’un responsable, après avoir mobilisé la rue, saisi les institutions et dénoncé les rapports de force, remet finalement le dernier mot à Dieu ?
Quand le politique atteint ses limites
La politique est pourtant l’art de transformer une volonté collective en rapport de force, puis ce rapport de force en changement concret. Une manifestation peut donner de la visibilité à une revendication. Elle peut aussi créer une pression politique. Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à modifier durablement un système de pouvoir.
C’est précisément là que se situe l’enjeu pour Fayulu. Après la rue, viennent la stratégie, l’organisation, les alliances, le travail institutionnel, la capacité à élargir son audience et surtout la faculté de donner une direction à ceux qui continuent de croire à son combat.
Une foi personnelle, une responsabilité collective
La foi relève de l’intime. Un homme politique peut naturellement y puiser sa force, sa patience ou sa conviction. Mais lorsqu’il devient le point de convergence d’une espérance collective, ses paroles ne sont plus reçues uniquement comme celles d’un croyant.
Elles sont aussi interprétées comme celles d’un dirigeant. Ceux qui le suivent peuvent entendre dans une déclaration comme celle-ci un acte de confiance en Dieu. Ils peuvent aussi se demander quelle sera, concrètement, la prochaine étape de leur combat.
L’espérance ne suffit pas
C’est ici que la question de l’espérance politique devient centrale. Les militants ne placent pas seulement leur confiance dans un discours ou dans une personne ; ils attendent également une perspective.
Une mobilisation qui échoue à produire immédiatement le résultat recherché ne signifie pas nécessairement la fin d’un combat. En revanche, elle oblige son initiateur à expliquer ce qui vient après. En politique, l’après-mobilisation compte parfois autant que la mobilisation elle-même.
De la rue au projet politique
Les sciences politiques montrent depuis longtemps qu’une mobilisation collective ne devient durable que lorsqu’elle parvient à s’organiser, à se structurer et à s’inscrire dans une stratégie plus large. La contestation peut ouvrir une brèche, mais elle ne constitue pas toujours, à elle seule, une alternative au pouvoir.
Pour Fayulu, l’enjeu semble donc dépasser la seule capacité à rassembler. Il s’agit de savoir comment transformer une colère politique en projet, une mobilisation en organisation et une espérance en perspective. C’est à ce niveau que se mesure la capacité d’un mouvement à durer au-delà des manifestations.
Le choix de rester seul
Cette question se pose également à travers les rapports de Fayulu avec les autres forces de l’opposition. Le président de l’ECiDé a récemment rejeté l’idée de voir la C64 rejoindre la plateforme « Sauvons la RDC » de Joseph Kabila, affirmant vouloir préserver l’orientation propre à son regroupement.
Ce choix pose une autre interrogation, sans qu’il soit nécessaire d’y apporter une réponse définitive : jusqu’où l’autonomie politique peut-elle aller sans réduire les possibilités de construction d’un rapport de force plus large ? Entre préserver une identité politique et rechercher des convergences, l’opposition est confrontée à une équation qui dépasse le seul cas de Fayulu.
Que peut devenir Fayulu ?
C’est peut-être là que se trouve la véritable question soulevée par sa déclaration. Non pas ce que Dieu fera de Félix Tshisekedi, mais ce que Martin Fayulu entend encore faire de son propre combat.
Plusieurs trajectoires restent ouvertes. Il peut continuer à incarner une opposition de mobilisation et de dénonciation. Il peut chercher à élargir son audience en travaillant davantage aux convergences. Il peut également tenter de transformer son capital de contestation en une offre politique plus structurée. Rien ne permet aujourd’hui de trancher entre ces différentes possibilités.
Une parole qui engage
Dans une démocratie, le responsable politique peut invoquer Dieu, la justice, l’histoire ou la conscience. Mais il reste comptable, devant ceux qui le suivent, de la stratégie qu’il propose et de la direction qu’il donne à leur espérance.
La déclaration de Fayulu peut donc être lue comme un moment symbolique : celui où le politique reconnaît les limites de ses propres instruments et confie le dénouement à une justice supérieure. Mais cette reconnaissance ne dispense pas de répondre à une autre exigence, profondément humaine : expliquer à ceux qui espèrent encore ce que sera la prochaine étape.
Le dernier mot n’est peut-être pas le plus important
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir qui aura le dernier mot entre Fayulu, Tshisekedi ou leurs adversaires. Elle est de savoir quel avenir politique peut naître de cette longue confrontation et comment l’espérance de milliers de Congolais peut être transformée en projet, en organisation et en action.
Si Martin Fayulu remet à Dieu le dernier mot sur Félix Tshisekedi, il lui reste encore à donner aux Congolais le prochain mot de son propre combat. C’est peut-être là que commence la véritable épreuve politique : non plus seulement convaincre que le changement est nécessaire, mais montrer comment il peut devenir possible.
Chronique d’Édouard Tshiama | Journaliste-reporter et Spécialiste des relations Internationales