Karaté : Alger, le temps du bilan et de la responsabilité sportive

[Tribune de maître Freddy L’A Kombo]

Huit médailles de bronze, aucune médaille d’or, aucune médaille d’argent et une douzième place : le bilan de la RDC aux Championnats d’Afrique d’Alger 2026 appelle nécessairement un examen sérieux.

Il ne s’agit ni de dénigrer les athlètes qui ont combattu pour le drapeau national, ni de nier la valeur des huit médailles obtenues. Il s’agit de regarder froidement les résultats et de poser une question simple : la RDC avait-elle réuni toutes les conditions nécessaires pour atteindre les objectifs qu’elle s’était elle-même fixés ?

Car les ambitions annoncées étaient élevées. Et elles étaient légitimes.

Mais entre une ambition et un résultat, il y a une chose essentielle : une stratégie de performance cohérente. Un résultat qui doit être analysé sans complaisance

À Alger, la RDC a obtenu huit médailles de bronze : six en individuel et deux par équipes. La sélection masculine senior de kata a notamment décroché le bronze et une qualification pour la Coupe du monde. Cette qualification mondiale constitue évidemment un acquis qu’il serait injuste de minimiser. Mais elle ne doit pas non plus conduire à éviter l’analyse du reste de la compétition.

Car une équipe nationale qui ambitionne de conquérir l’Afrique doit être évaluée sur l’ensemble de sa participation : nombre de finales, médailles, titres, progression par rapport aux éditions précédentes, niveau des athlètes, qualité de la préparation et capacité du staff à transformer le potentiel en performances.

Et sur ce terrain, Alger laisse davantage de questions que de réponses.

La comparaison avec Durban 2022 est d’ailleurs instructive. Cette année-là, la RDC avait remporté huit médailles également, mais avec trois médailles d’argent et cinq de bronze, terminant septième au classement continental.

Il ne s’agit pas de comparer mécaniquement deux compétitions différentes. Mais cette comparaison suffit à montrer pourquoi le bilan d’Alger mérite d’être examiné avec sérieux.

Le problème n’est pas le bronze. Le problème est l’absence de progression attendue. Une médaille de bronze dans un championnat d’Afrique n’est pas une médaille sans valeur. Derrière chaque bronze, il y a un athlète, des heures d’entraînement, des sacrifices et une compétition de haut niveau.

Mais lorsqu’une fédération annonce une ambition de conquête et qu’elle revient sans médaille d’or ni d’argent, la question n’est pas de savoir s’il faut applaudir ou critiquer les athlètes.

La vraie question est :

Pourquoi les conditions permettant d’aller chercher les finales et les titres n’ont-elles pas été suffisamment réunies ? C’est là que la responsabilité de la gouvernance sportive doit être examinée.

Quand dirigeants et techniciens ne savent plus où commence leur rôle

Une équipe nationale ne peut fonctionner efficacement que si chacun connaît exactement son rôle. Le président et les dirigeants gouvernent, administrent, organisent et donnent une orientation stratégique.

Le directeur technique et les entraîneurs préparent les athlètes, choisissent les méthodes de travail, analysent les adversaires, construisent les plans de combat et prennent les décisions techniques.

L’athlète, enfin, exécute sur le tatami.

Lorsque ces trois niveaux se mélangent, c’est toute la chaîne de performance qui devient fragile. Des témoignages font état, autour de la préparation d’Alger, d’interventions de responsables fédéraux dans le travail qui devait relever du staff technique. Si ces faits sont confirmés, ils devront être clairement établis et faire l’objet d’un bilan.

Car il ne peut y avoir deux coachs : celui qui porte officiellement la responsabilité technique et celui qui intervient parallèlement au nom de son influence administrative. Un entraîneur ne peut être responsable d’un résultat si, pendant la préparation, ses choix peuvent être constamment remis en cause par des responsables qui ne sont pas chargés de la direction technique.

Ce n’est pas une question de personne. C’est une question d’organisation.

Le karaté n’a pas besoin d’une guerre des ego

Et c’est ici qu’il faut aller encore plus loin. Il est regrettable de voir certaines discussions autour du karaté congolais se transformer en une volonté de prouver qu’un homme avait raison ou qu’un autre avait tort. Le karaté congolais ne doit pas devenir l’affaire personnelle de Freddy L’A Kombo, de Claude Tshisekedi ou de quelque autre dirigeant.

Le drapeau qui est posé sur le kimono est celui de la République démocratique du Congo. Lorsque l’athlète monte sur le tatami, il ne combat pas pour démontrer que tel président est meilleur que tel autre.

Il combat pour la RDC.

C’est pourquoi la question fondamentale ne devrait jamais être : « Comment faire pour prouver que L’A Kombo avait raison ? »

La vraie question devrait être : « Quelle méthode permet à la RDC de gagner davantage de médailles ? » Si une méthode a produit des résultats, on la conserve.

Si elle doit être améliorée, on l’améliore.

Si une personne apporte une expertise utile, on l’utilise. Et si une pratique ne produit plus les résultats attendus, on la corrige. Le sport de haut niveau n’est pas une affaire d’ego. C’est une affaire de résultats.

La méthode L’A Kombo ne se résumait pas à une médaille. Il serait d’ailleurs réducteur de présenter la stratégie mise en place sous la présidence de Maître Freddy L’A Kombo comme ayant simplement consisté à faire venir des techniciens égyptiens.

La logique était plus large : exposer régulièrement les athlètes congolais à une expertise internationale, multiplier les stages, créer des opportunités de confrontation et élever progressivement le niveau technique.

Cette orientation correspond d’ailleurs à une logique connue du sport de haut niveau : les athlètes doivent être confrontés régulièrement à des méthodes, adversaires et environnements techniques différents.

L’objectif n’était donc pas seulement de préparer une compétition. Il s’agissait de construire progressivement un niveau de performance.

Des stages internationaux ont été organisés dans cette perspective, avec notamment le recours à des techniciens étrangers, et une démarche de coopération internationale avait également été engagée avec la Fédération espagnole de karaté.

Voilà la véritable question à poser aujourd’hui : qu’est-il advenu de cette stratégie ? Pourquoi ne pas l’avoir consolidée ? Pourquoi ne pas l’avoir amplifiée ? Pourquoi ne pas avoir continué à faire venir des experts, à envoyer les meilleurs athlètes en stages et à multiplier les confrontations internationales ?

Une politique sportive efficace ne devrait pas repartir de zéro à chaque changement de dirigeants. Elle devrait capitaliser sur les acquis. Le succès de Nathan Kaniki aurait dû être un point de départ. La première médaille d’or historique obtenue par la RDC avait précisément montré qu’une autre ambition était possible.

En 2026, le président Freddy L’A Kombo avait encore rappelé publiquement que cette médaille d’or africaine historique de Nathan Kaniki faisait partie des acquis récents du karaté congolais.

Cette réussite ne devait donc pas être considérée comme une fin. Elle devait devenir une référence méthodologique.Qu’est-ce qui avait permis d’atteindre ce niveau ? Quel travail avait été effectué ? Quels techniciens étaient intervenus ? Quelle préparation physique et technique ? Quels stages ? Quelles confrontations internationales ? Quelle planification ?

La réponse à ces questions aurait dû permettre de bâtir un véritable système de haute performance. Se passer de l’apport du « médecin » serait une erreur stratégique. Il existe une image simple pour comprendre cette situation. Se passer de l’apport du médecin, c’est condamner le patient à être traité sans tenir compte de son diagnostic.

Dans une fédération sportive, les responsables qui ont accumulé une expérience concrète de la haute performance constituent une partie de la mémoire institutionnelle.

On peut contester leurs choix.

On peut discuter de leurs méthodes. On peut même décider de les remplacer. Mais on ne devrait pas supprimer leur expérience du processus de décision simplement parce qu’elle appartient à une période précédente.

L’A Kombo, qu’on l’apprécie ou non, représente une expérience de gouvernance et de développement du karaté congolais qu’il serait imprudent d’ignorer.

L’enjeu n’est donc pas nécessairement de lui rendre le pouvoir ou de lui donner raison sur tout. L’enjeu est de ne pas gaspiller une expertise qui peut servir le pays. Une gouvernance moderne devrait savoir utiliser les compétences disponibles, y compris celles de personnes avec lesquelles elle a pu avoir des désaccords.

Une fédération ne peut pas être gérée contre sa propre mémoire. Le sport de haut niveau exige de la continuité. Les résultats ne se construisent pas en quelques semaines. Il faut détecter les talents, les suivre, les préparer, les confronter à l’international, les faire progresser techniquement, physiquement et mentalement, puis les amener progressivement vers les grandes compétitions.

C’est un processus de plusieurs années. La Fédération espagnole de karaté, par exemple, inscrit officiellement parmi ses fonctions la conception et l’exécution des plans de préparation des athlètes de haut niveau ainsi que la formation des techniciens. (FREK)

C’est précisément cette logique de planification et de spécialisation que le karaté congolais doit renforcer.

Alger doit donc déclencher un véritable audit sportif

Il ne suffit pas de compter huit bronzes. Il faut analyser :
• chaque élimination ;
• chaque catégorie engagée ;
• les adversaires rencontrés ;
• les résultats des combats ;
• le niveau technique constaté ;
• la préparation physique ;
• la préparation tactique ;
• la préparation mentale ;
• la qualité de l’encadrement ;
• les conditions de préparation avant Alger ;
• le nombre et la qualité des stages ;
• les moyens consacrés à la haute performance ;
• la coordination entre dirigeants et staff technique.

Et surtout : il faut identifier ce qui doit être conservé, ce qui doit être corrigé et ce qui doit être abandonné.

Le vrai débat est celui de la compétence

Il ne faut donc pas transformer Alger en procès d’une personne. Mais il ne faut pas non plus transformer Alger en opération de communication destinée à masquer les insuffisances.

Les huit médailles de bronze méritent le respect. La qualification mondiale mérite d’être saluée. Mais ces acquis ne doivent pas empêcher de poser les questions difficiles. Pourquoi aucune finale individuelle ? Pourquoi aucune médaille d’or ? Pourquoi aucune médaille d’argent ? Pourquoi les résultats ne traduisent-ils pas davantage les ambitions annoncées ? Le staff technique disposait-il réellement de l’autonomie nécessaire ? Les dirigeants ont-ils respecté la séparation entre gouvernance et direction technique ?

La stratégie de stages et d’expertise internationale a-t-elle été poursuivie avec la même intensité ? Pourquoi ne pas capitaliser sur l’expérience acquise précédemment ?

Voilà les véritables questions.

Le Congo n’a pas besoin de savoir qui a gagné la bataille politique. Il a besoin de gagner les combats sportifs. Le plus grand danger serait de faire du karaté congolais le terrain d’une bataille permanente entre personnes. Pendant que les dirigeants se disputent la légitimité, les autres nations travaillent.

Pendant que les uns cherchent à démontrer que les précédents dirigeants avaient tort, les autres préparent leurs athlètes. Pendant que l’on débat de qui doit être reconnu, les concurrents renforcent leur technique, multiplient les stages et disputent des compétitions internationales.

Le tatami ne reconnaît ni les clans ni les titres administratifs. Il récompense la préparation. C’est pourquoi le besoin de L’A Kombo dans une gouvernance efficace ne devrait pas être compris comme le besoin de consacrer un homme.

Il s’agit de reconnaître que la gouvernance sportive doit savoir exploiter toutes les compétences disponibles lorsqu’elles servent l’intérêt national et la performance. Une fédération qui veut progresser ne doit pas avoir peur de son propre passé.

Elle doit en tirer les leçons

Conclusion : Alger doit être un électrochoc

Alger n’est pas une catastrophe. Mais Alger n’est pas non plus un résultat que l’on devrait présenter comme l’aboutissement d’une politique de conquête africaine. C’est un signal d’alerte.

La RDC possède des athlètes talentueux. Elle possède une expérience internationale. Elle possède désormais une qualification mondiale en kata. Elle possède surtout la preuve historique qu’elle peut monter sur la plus haute marche du podium africain. Il faut maintenant transformer ces éléments en système durable.

Et pour cela, une seule priorité devrait guider la FEKACO :

le résultat sportif au service du pays.

Ni Freddy L’A Kombo, l’actuel président légitime, ni Claude Tshisekedi, le président par défaut, aucun autre dirigeant ne devrait être l’objectif du karaté congolais.

L’objectif, c’est la RDC. Les hommes passent. Les mandats passent. Les querelles passent. Le drapeau, lui, reste. Et si le patient qu’est le karaté congolais veut véritablement guérir, il lui faudra non seulement un bon médecin, mais surtout une équipe qui accepte de l’écouter.

Me L’a Kombo Freddy | CN 6ème Dan | Président FEKACO