Liberté d’expression en RDC : Un droit constitutionnel à l’épreuve de la peur et de l’autocensure ?

Fondamentalement un principe de toute démocratie, la liberté d’expression demeure, en République démocratique du Congo, un droit constitutionnel souvent évoqué, mais difficilement exercé dans la pratique. Si les textes garantissent à chaque citoyen la possibilité d’exprimer ses opinions, la réalité du terrain révèle un climat de prudence, voire de crainte, qui pourrait pousser de nombreux citoyens à l’autocensure.

Dans l’espace public comme dans la sphère privée, l’expression d’une opinion divergente peut devenir un acte risqué. La critique des institutions, la dénonciation de certaines pratiques ou simplement l’expression d’un désaccord sont parfois perçues comme des provocations. Cette situation contribue à installer un climat de méfiance où la parole se fait rare, mesurée, voire silencieuse.

« Des fois on souhaiterait bien s’exprimer sur certaines questions qui minent le pays, mais on préfère s’abstenir au risque de se voir interpeller par les agents de l’ANR, la PJ ou encore la CNS, la DGM, les services communément appelés « bureau 2 », ect », confie un citoyen sous couvert d’anonymat.

Sur le plan juridique, la liberté d’expression est souvent inscrite dans les textes fondamentaux. Elle est présentée comme un droit inaliénable du citoyen. Cependant, l’écart entre la loi et la pratique demeure important. De nombreux citoyens estiment que s’exprimer librement peut conduire à des pressions, des intimidations ou à des poursuites, notamment lorsque les propos touchent à des sujets sensibles.

« Le problème n’est pas l’existence du droit, mais les conditions réelles de son exercice », explique Schadrack Manyonga, juriste, avant de renchérir, « Lorsque le cadre légal manque de clarté ou que son application est perçue comme sélective, le citoyen développe une peur légitime de la parole publique, ce qui fragilise l’État de droit ».

Ce décalage pourrait nourrir une autocensure progressive. Par peur d’éventuelles représailles, certains choisissent de se taire, d’éviter les débats ou de limiter leurs interventions à des cercles restreints. Cette retenue forcée affaiblit la diversité des opinions et appauvrit le débat public.

L’essor des réseaux sociaux a ouvert de nouvelles possibilités d’expression, donnant la parole à ceux qui étaient auparavant marginalisés. Toutefois, cet espace numérique est aussi devenu un lieu de surveillance et de controverse. Les propos tenus en ligne peuvent être rapidement interprétés, sortis de leur contexte et entraîner des conséquences inattendues pour leurs auteurs. « Les réseaux sociaux fonctionnent comme une fausse agora », observe le sociologue Louis Kabamba.

« Ils donnent l’illusion d’une liberté totale, alors qu’en réalité chaque prise de parole laisse une trace durable et exposée à des lectures multiples, parfois répressives. Cette visibilité permanente transforme la parole citoyenne en acte à risque », explique-t-il.

Si la régulation du numérique est nécessaire pour lutter contre les dérives, elle soulève également la question des limites à ne pas franchir afin de préserver un espace d’expression libre et responsable. La liberté d’expression ne se limite pas à un droit individuel, elle est un outil collectif. Elle permet le contrôle citoyen, favorise la transparence et encourage la participation à la vie publique. Lorsqu’elle est fragilisée, c’est l’ensemble du processus démocratique qui pourrait s’en trouver affecté.

Garantir ce droit implique non seulement des textes clairs, mais aussi une volonté politique et institutionnelle de protéger la parole citoyenne. Il s’agit de créer un climat où l’expression critique est perçue comme une contribution au progrès, et non comme une menace.

À l’heure où le pays aspire à un renouveau démocratique, la liberté d’expression doit être repensée comme un équilibre entre droits et responsabilités. Une société démocratique mature est celle où les citoyens peuvent s’exprimer sans peur, dans le respect des lois et des autres. La capacité d’un pays à écouter ses citoyens, même lorsque leurs voix dérangent, demeure un indicateur essentiel de sa vitalité démocratique. Car une société qui se tait par crainte est une société qui peine à avancer.

Édouard Tshiama Musasa signe ce reportage