Sensiblement fréquentes, cependant rarement évoquées, les fausses couches laissent derrière elles une douleur profonde, souvent minimisée. Un silence pesant qui complique le processus de deuil pour de nombreuses femmes, mais aussi pour leurs proches. Chaque année, de nombreuses femmes sont confrontées à une fausse couche, le plus souvent au cours des premières semaines de grossesse. Pourtant, cet événement demeure largement invisibilisé dans l’espace social.
« Il y a ce que nous appelons un deuil sans reconnaissance sociale. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de funérailles, pas de rituels clairs, parfois même pas de mots pour en parler. L’entourage minimise souvent la douleur », explique Donatien Kamungala, psychologue clinicien.
Malgré leur fréquence, les fausses couches restent entourées de tabous. Les femmes et les couples concernés sont alors contraints de se replier sur eux-mêmes, privés de reconnaissance et d’un accompagnement psychologique pourtant essentiel. Si la fausse couche est un événement médical courant, son impact émotionnel, lui, est largement sous-estimé. Parce qu’elle survient souvent tôt dans la grossesse, la perte est parfois perçue comme anodine.
« Après ma fausse couche, j’avais l’impression d’être incomprise. On me disait que j’étais jeune et que je tomberais enceinte plus tard », témoigne une habitante de Kinshasa. « Pourtant, ma tristesse était bien réelle », ajoute-t-elle.
Ce décalage entre la réalité médicale et la souffrance vécue contribue à faire de la fausse couche un deuil invisible. « La fausse couche est l’un des deuils les plus complexes sur le plan psychique, car il s’agit d’un deuil périnatal, c’est-à-dire la perte d’un enfant avant même qu’il n’ait une existence sociale visible. On ne perd pas seulement un bébé, on perd tout ce qu’on avait imaginé avec lui », souligne Donatien Kamungala, également psychopathologue.
Contrairement à d’autres formes de deuil, il n’existe généralement ni rite, ni temps officiel de recueillement, ni reconnaissance sociale claire. Les femmes et leurs partenaires peuvent alors se sentir profondément isolés, confrontés à une peine difficile à exprimer.
Le silence est aussi renforcé par les normes sociales. Beaucoup attendent la fin du premier trimestre pour annoncer une grossesse. « Dès le début de la grossesse, la mère développe un lien psychique avec l’enfant à venir. Son cerveau se projette, se prépare. La fausse couche vient interrompre brutalement ce processus, sans avertissement. C’est comme si l’on arrachait une histoire en plein milieu, sans laisser au cœur le temps de se préparer », explique le spécialiste.
En cas de perte, la douleur reste donc intime, parfois tue, même au sein du cercle familial. Les maladresses, souvent formulées sous forme de phrases censées rassurer, peuvent au contraire accentuer le sentiment d’incompréhension et d’isolement.
Reconnaître la fausse couche comme une épreuve légitime, c’est offrir aux personnes concernées le droit d’être écoutées, sans minimisation ni jugement. « On pleure quelque chose que les autres n’ont jamais vu, mais qui était déjà très vivant en soi », rappelle Donatien Kamungala. Une reconnaissance essentielle pour transformer ce deuil invisible en une réalité enfin entendue et prise en compte.
Édouard Tshiama Musasa [reportage]