Par-delà le choc et le deuil, l’incendie survenu dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 septembre 2026 à Kinshasa pose une question fondamentale : nos bâtiments sont-ils réellement construits pour protéger ceux qui les fréquentent ?
Une soirée de mariage devait être un moment de bonheur. Elle s’est transformée en cauchemar. À la salle de fêtes Panacée, située au premier étage d’un immeuble commercial sur le boulevard Triomphal, un incendie a fait au moins 22 morts, selon le bilan provisoire communiqué par les autorités locales, et plusieurs blessés.
Mais au-delà de l’origine du feu, qui devra être établie par l’enquête, une autre question mérite d’être posée avec courage : comment un bâtiment accueillant du public peut-il devenir un piège mortel en quelques minutes ?
Les premiers témoignages rapportés par les autorités font état d’une difficulté majeure : une seule issue de sortie, décrite comme étroite, alors que plusieurs dizaines de personnes se trouvaient dans la salle. La fumée et la panique auraient considérablement compliqué l’évacuation.
C’est ici que commence le véritable débat.
Un permis de construire ne devrait jamais être un permis de mettre des vies en danger
À Kinshasa comme dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo, la multiplication des constructions et des immeubles est visible. Mais la question n’est plus seulement de savoir combien nous construisons. Il faut désormais nous demander comment nous construisons et pour qui nous construisons.
Un immeuble peut être magnifique, moderne et coûteux, mais devenir un piège mortel s’il ne dispose pas de suffisamment d’issues de secours, d’escaliers adaptés, d’extincteurs, de systèmes d’alarme, d’une signalisation claire ou d’un dispositif permettant une évacuation rapide.
Et surtout, une interrogation doit être posée aux services compétents : comment certains bâtiments accueillant des centaines de personnes obtiennent-ils leurs autorisations alors que des éléments aussi essentiels de sécurité semblent parfois faire défaut ?
Il ne suffit plus de vérifier les fondations, les dimensions ou la stabilité d’un bâtiment. La sécurité des occupants doit devenir une condition fondamentale de son autorisation d’exploitation.
L’incendie ne tue pas seulement par les flammes
Il faut également déconstruire une idée dangereuse : lorsqu’un incendie survient, ce ne sont pas uniquement les flammes qui tuent.
La fumée, la panique, les mouvements de foule, les sorties insuffisantes, les escaliers trop étroits et l’absence de moyens de première intervention peuvent transformer un incident maîtrisable en catastrophe humaine.
Dans le cas de Lingwala, les difficultés d’évacuation sont justement au cœur des premières constatations rapportées.
Cela signifie qu’une politique sérieuse de prévention des incendies doit commencer bien avant l’arrivée des sapeurs-pompiers.
- Un extincteur fonctionnel peut permettre de maîtriser un départ de feu.
- Une alarme peut donner quelques précieuses secondes d’avance.
- Une deuxième issue peut sauver des dizaines de personnes.
- Un escalier suffisamment large peut empêcher une bousculade mortelle.
- Une signalisation lumineuse peut permettre à une personne désorientée par la fumée de trouver rapidement la sortie.
En matière de sécurité incendie, quelques secondes peuvent faire la différence entre la vie et la mort.
Le problème est plus grand que Panacée
Il serait injuste de faire de cette tragédie la seule responsabilité des gestionnaires d’une salle ou d’un immeuble avant même les conclusions de l’enquête.
Mais il serait tout aussi dangereux de considérer cet événement comme un simple accident isolé.
Le véritable enjeu concerne l’ensemble de notre système de construction et de contrôle.
À Kinshasa, mais également dans les autres grandes villes du pays, combien d’immeubles accueillent aujourd’hui des restaurants, des salles de fêtes, des églises, des écoles, des marchés, des bureaux ou des commerces sans disposer de véritables dispositifs d’évacuation ?
Combien possèdent une seule porte d’accès utilisée à la fois comme entrée et sortie ?
Combien disposent d’extincteurs réellement fonctionnels ?
Combien ont des escaliers de secours ?
Combien ont fait l’objet d’une inspection récente ?
Et surtout, combien ont reçu un permis ou une autorisation sans que la sécurité des occupants soit suffisamment évaluée ?
Ces questions dérangent. Mais elles doivent être posées.
Il faut parfois prendre des décisions impopulaires pour sauver des vies
Le gouvernement et les autorités provinciales doivent maintenant avoir le courage d’agir.
Il faut envisager un audit général de sécurité des bâtiments accueillant du public, particulièrement les salles de fêtes, hôtels, restaurants, églises, écoles, centres commerciaux et immeubles de grande capacité.
Les bâtiments qui ne répondent pas aux normes doivent être sommés de se mettre en conformité dans un délai précis.
Ceux qui présentent un danger immédiat doivent pouvoir être temporairement fermés.
Oui, une telle décision pourrait être impopulaire.
Oui, certains propriétaires pourraient protester.
Oui, certains investissements pourraient être retardés.
Mais une vie humaine n’a pas de prix.
Il vaut mieux fermer temporairement un établissement dangereux que devoir compter ses morts après un incendie.
Le permis de construire doit devenir un véritable certificat de sécurité
La RDC doit également renforcer les conditions d’octroi des permis de construire et, surtout, les contrôles après construction.
L’autorisation ne devrait pas uniquement signifier que le bâtiment respecte les exigences administratives ou urbanistiques.
Elle devrait également garantir que le bâtiment dispose notamment :
- de plusieurs voies d’évacuation adaptées à sa capacité ;
- d’escaliers suffisamment larges ;
- d’issues de secours clairement identifiées ;
- d’extincteurs et équipements de lutte contre l’incendie régulièrement contrôlés ;
- de systèmes d’alarme ;
- d’une installation électrique sécurisée ;
- d’une signalisation d’évacuation visible ;
- d’un éclairage de secours ;
- d’un plan d’évacuation ;
- et, pour les établissements accueillant un grand nombre de personnes, d’exercices réguliers d’évacuation.
Il faudrait également instaurer des inspections périodiques obligatoires, car un bâtiment conforme le jour de son ouverture peut devenir dangereux quelques années plus tard à la suite de transformations, de branchements électriques anarchiques ou d’aménagements non autorisés.
Il faut aussi renforcer les moyens des sapeurs-pompiers
Mais la responsabilité ne s’arrête pas aux propriétaires et aux services d’urbanisme.
La RDC doit investir davantage dans la protection civile et dans les services de lutte contre les incendies.
Des casernes suffisamment équipées, des véhicules adaptés, des citernes fonctionnelles, des échelles, des équipements respiratoires, des ambulances et surtout des équipes correctement formées sont indispensables.
La question est simple : que peut faire un sapeur-pompier lorsqu’il arrive sur les lieux d’un incendie sans les moyens nécessaires ?
Le drame de Kinshasa doit donc également ouvrir un débat national sur notre capacité réelle à répondre aux catastrophes urbaines.
Ne construisons pas seulement des immeubles ; construisons des villes sûres
Kinshasa grandit. La RDC s’urbanise. Les immeubles vont continuer à pousser.
Mais le développement urbain ne peut pas être mesuré uniquement au nombre de bâtiments construits ou à leur hauteur.
Une ville moderne est une ville qui protège ses habitants.
Le drame de cette nuit doit donc nous obliger à changer de paradigme.
Il ne faut plus attendre qu’un immeuble brûle pour vérifier s’il possède une issue de secours.
Il ne faut plus attendre qu’une école s’effondre pour contrôler ses structures.
Il ne faut plus attendre qu’une salle de fête se transforme en piège pour découvrir que son évacuation était impossible.
La prévention doit précéder le drame.
Après Panacée, le choix appartient aux autorités
L’enquête devra déterminer les responsabilités précises dans cette tragédie et établir les circonstances exactes du départ du feu. Mais une chose est déjà certaine : les premières informations sur les difficultés d’évacuation imposent une réflexion nationale.
Le gouvernement, les autorités provinciales, les services d’urbanisme, les communes, les propriétaires d’immeubles et les exploitants d’établissements recevant du public doivent regarder cette tragédie comme un avertissement.
Le moment est venu de choisir entre fermer les yeux aujourd’hui ou sauver des vies demain.
Les décisions qui seront prises dans les prochains jours pourraient être contraignantes, coûteuses et parfois impopulaires.
Mais lorsqu’il s’agit de sauver des vies, l’impopularité d’une décision ne devrait jamais être plus importante que son utilité.
Le véritable hommage aux victimes de cette nuit ne sera pas seulement une minute de silence.
Ce sera de faire en sorte que leur mort ne soit pas vaine.
Que plus jamais une simple porte étroite ne devienne la frontière entre la vie et la mort.
Que plus jamais un bâtiment autorisé à accueillir du public ne puisse devenir, faute de prévention, un tombeau collectif.
Serge Kimbila