Le dossier est devenu l’un des plus sensibles de ces dernières années en République démocratique du Congo. Au cœur de l’affaire figurent un mémoire présenté aux plus hautes autorités de l’État par une des deux entités de l’Union européenne en charge de la cybersécurité qui avait été missionnée par le chef de l’Etat d’établir ou non l’authenticité des documents du dossier Rawji-Alingete publiés par la presse. ; l’ouverture d’une enquête judiciaire par le parquet près la Cour de cassation ; des mesures conservatoires rapidement levées, ainsi qu’un débat public grandissant sur l’indépendance de la justice et l’effectivité de l’État de droit.
Cette agence a travaillé avec l’ANR et son rapport a été présenté au président de la République le 19 juin 2026 à Bruxelles. Les conclusions de ce rapport sont accablantes et détaillent le plus grand scandale de prédation des ressources de l’Etat de ces dernières années. Il confirme toutes les accusations portées jusque-là contre l’ancien IGF-Chef de service et les entreprises du groupe Rawji, mais élargit le champ des accusations en y apportant d’autres éléments supplémentaires.
Selon les éléments contenus dans ce mémoire, dont plusieurs extraits circulent désormais dans les milieux politiques et médiatiques, un vaste système présumé de fraude fiscale, de corruption, de blanchiment de capitaux et de trafic d’influence aurait été organisé par des sociétés appartenant au groupe Rawji, avec la complicité de Jules Alingete Key, alors Inspecteur général des finances.
Ce rapport corrobore ce que nous avions publié dans nos propres enquêtes publiées l’année dernière dans le cadre d’un consortium des médias économiques avec nos confrères de Chronik’Eco, tout en apportant de nouveaux éléments.
Un rapport aux accusations d’une ampleur exceptionnelle
Le document évoque des infractions présumées particulièrement graves, parmi lesquelles : corruption d’agents publics ; trafic d’influence ; abus de fonctions ; enrichissement illicite ; blanchiment du produit du crime ; recel ; fraude fiscale ; falsification et tenue irrégulière de comptabilité ; corruption dans l’attribution de marchés publics ; entrave au fonctionnement de la justice ; organisation présumée d’activités criminelles transnationales.
Le rapport soutient que ces opérations ont impliqué plusieurs sociétés du groupe Rawji, notamment Rawbank, Prodimpex, Beltexco, Marsavco, Proton, Parkland et Rafi.
Les activités décrites auraient concerné plusieurs juridictions, notamment la République démocratique du Congo, les Émirats arabes unis (Dubaï), la Belgique, la Suisse, l’Allemagne, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, les Îles Vierges britanniques et Maurice.
Des preuves revendiquées par deux anciens salariés
Le rapport relève que deux anciens employés du groupe, Dominic Freundorfer et Yusuf Shaikh, ont commencé dès 2017 à sauvegarder des milliers de courriels et de documents internes après avoir découvert ce qu’ils décrivent comme un système organisé de fraude.
Selon le rapport, ces éléments ont été transmis à plusieurs magistrats congolais entre 2022 et 2023, et que Yusuf Shaikh a déposé plusieurs dénonciations successives devant différents parquets, avant que les magistrats initialement saisis ne soient dessaisis suite à des pressions politiques.
Interviewé par notre confrère Mills Tshibangu, Yusuf Shaikh donne dans une vidéo ces informations glaçants : « Il y avait des dossiers séparés. Par exemple, en un an, il recevait 3 ou 4 millions pour le groupe. Et ensuite, il recevait 2 millions ou 2 millions et demi pour Rawbank. Supposons que Rawbank ou toute autre société du groupe réalise un chiffre d’affaires de 30 millions, le groupe ne va déclarer que 20 %, soit 6 millions. Nous savons que le chiffre d’affaires est 30 millions, mais ils n’y déclarent que 6 millions. Alors, pour couvrir les 24 millions, qu’est-ce qu’ils font ? Ils vont voler. Et combien ? Dans la TVA, dans toutes les taxes… Pour prouver au gouvernement que votre chiffre d’affaires était en fait 6 millions, et non 30 millions. Pour prendre toutes ces dispositions alors, nous devrions payer tout cela à Jules Alingete, parce que c’est lui qui faisait tout cela. »
Les enquêteurs estiment ensuite que la procédure a finalement été classée sans suite, ce que ses auteurs attribuent à des interventions d’influence.
Le rôle attribué à Jules Alingete
L’une des principales thèses développées dans le rapport est que Jules Alingete, celui-là même qui se revendiquait être le héraut de la bonne gouvernance, a utilisé sa position à l’Inspection générale des finances afin d’intervenir dans différents contrôles fiscaux concernant des entreprises du groupe Rawji.
Les auteurs du rapport évoquent notamment : des interventions destinées à réduire des redressements fiscaux ; l’annulation de certains contrôles administratifs ; des interventions auprès de vérificateurs ; des échanges de courriels démontrant une coordination étroite avec certains dirigeants du groupe.
Le rapport affirme également que la société DACO SARL, cabinet d’expertise comptable dont Jules Alingete et son épouse Mukawa Ninga sont actionnaires, a participé à la préparation de comptabilités irrégulières et à des manipulations de déclarations fiscales et douanières. En voici quelques exemples.
Le piège de la mafia
Acteur politique d’importance, mandataire de l’État dans une société minière et ancien conseiller du chef de l’État, Fiston Balanganayi donne de la voix. L’homme ne décolère pas contre l’ancien IGF-Chef de service. « Jules Alingete est vraiment l’homme qui nous a combattu de l’intérieur. Le voilà pris lui-même dans le piège de la mafia », nous confie-t-il. Avant d’ajouter : « Il a mené une lutte acharnée contre certains de nos meilleurs éléments comme les ministres Tonny Mwaba, Peter Kazadi ou encore Nicolas Kazadi, sans preuves, mais en menant des campagnes médiatiques contre eux. Aujourd’hui, le retour du boomerang s’abat sur lui et le dévoile au monde sous son vrai visage ».
Fraude douanière présumée
Selon le rapport, les sociétés du groupe Rawji avaient mis en place un système de sous-facturation des importations afin de réduire les droits de douane et la TVA dus à l’État. Ce mécanisme reposait sur l’utilisation de sociétés offshore établies notamment à Dubaï, en Allemagne, en Inde et en Chine, chargées d’émettre des factures présentant des valeurs artificiellement minorées.
Les pièces versées au dossier évoquent notamment l’importation de six véhicules Toyota LC79 par Prodimpex. Ils affirment que les véhicules, acquis auprès d’un fournisseur pour 194 200 dollars, avaient ensuite été refacturés par une société offshore de Dubaï pour seulement 121 720 dollars. Cette facture aurait servi de base aux formalités douanières à Matadi, permettant, selon le mémoire, de réduire les droits et taxes dus au Trésor public, tandis que l’écart de prix aurait été transféré par d’autres circuits financiers.
Le rapport affirme que ce procédé avait été utilisé de manière récurrente par plusieurs sociétés du groupe, avec l’appui de structures offshore et d’intermédiaires chargés de présenter ces documents aux autorités douanières.
Blanchiment de capitaux
L’enquête décrit comment le groupe Rawji avait mis en place un système de blanchiment de capitaux reposant sur des sociétés offshore, notamment One Infinity General Trading FZE et Hexagon International à Dubaï, ainsi que sur des comptes ouverts à Rawbank. Selon ses auteurs, des fonds issus de ventes non déclarées auraient été déposés sur ces comptes avant d’être transférés à l’étranger.
Il ressort du document que Beltexco avait joué un rôle central dans ces opérations en facilitant les mouvements de liquidités au profit des différentes sociétés du groupe. Il indique également que le recours à des structures à Dubaï serait intervenu après la fermeture de certains comptes bancaires en Belgique et en Suisse à la suite de soupçons portant sur certaines transactions.
L’ouverture d’une enquête judiciaire
Au-delà du contenu du rapport, un élément est désormais officiel : le Procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde, a ouvert une enquête judiciaire.
Le 6 juillet 2024, il a adressé une réquisition au Directeur général de la Direction générale des impôts (DGI) afin d’obtenir les relevés des paiements des impôts et taxes effectués durant les cinq dernières années par Rawbank. Les suites de cette démarche n’ont pas été rendues publiques.
Par la suite, selon les informations dignes de confiance, le Président de la République, Félix Tshisekedi, touché face aux graves révélations contenues dans le rapport, a alors demandé que des suites judiciaires soient données au dossier. C’est ainsi que le ministre d’État, ministre de la Justice, Guillaume Ngefa, a, à son tour, saisi le Procureur général près la Cour de cassation – le même, réputé pour sa rigueur et sa volonté de moraliser la vie publique.
Le 20 juin 2026, Firmin Mvonde a demandé à la Direction générale de migration (DGM) d’interdire la sortie du territoire de plusieurs personnes, parmi lesquelles Jules Alingete, son épouse Mukawa Ninga, plusieurs membres de la famille Rawji ainsi que deux responsables de Rawbank.
Selon cette correspondance, les investigations portent notamment sur des faits présumés de corruption, de faux en écritures, de blanchiment de capitaux ainsi que sur des infractions prévues par la loi n° 25/048 du 1er juillet 2025.
Une levée rapide des mesures qui suscite des interrogations
La révélation de cette interdiction dans nos colonnes a provoqué une vive réaction dans le pays et alimenté un large débat public. Dans le même temps, nous avons fait état d’intenses démarches politiques qui auraient visé à obtenir l’abandon de la procédure judiciaire.
À peine vingt-quatre heures plus tard, le Procureur général publiait un communiqué rappelant que les personnes concernées bénéficient de la présomption d’innocence et annonçant la levée des mesures conservatoires. « À ce jour, il est hasardeux de soutenir, au regard des éléments en présence, la culpabilité des incriminés, la preuve de leur implication n’ayant pas été apportée », indique le cabinet du Procureur général.
Cette motivation soulève toutefois des interrogations. En effet, le rapport d’une agence européenne spécialisée dans la lutte contre la cybercriminalité a confirmé l’authenticité des documents mettant en cause Jules Alingete et les entreprises du groupe Rawji. Dès lors, la question se pose de savoir en quoi ces nouveaux éléments auraient été jugés insuffisants pour justifier le maintien des mesures conservatoires.
Le communiqué ajoute : « Monsieur le Procureur général tient par ailleurs à préciser que certains de ces faits portés à sa connaissance avaient, par le passé, fait l’objet d’instructions judiciaires, voire de décisions de justice ayant abouti à un non-lieu. »
Là encore, cette référence interpelle. Le non-lieu prononcé en 2024 reposait notamment sur les doutes qui existaient alors quant à l’authenticité des documents produits. Or, ces documents ont depuis été authentifiés par une expertise indépendante, ce qui conduit naturellement à s’interroger sur la portée de cette évolution dans l’appréciation du dossier.
Ce communiqué ne précise toutefois pas que l’enquête est close ni que les soupçons auraient été définitivement écartés.
C’est précisément ce point qui nourrit aujourd’hui les interrogations.
Une mesure conservatoire ne constitue pas une condamnation. Mais sa levée ne vaut pas non plus déclaration d’innocence.
Dans les dossiers financiers complexes, l’exploitation des preuves numériques, des correspondances électroniques, des écritures comptables et des flux internationaux exige souvent plusieurs mois, voire davantage.
La véritable question demeure donc juridique plutôt que politique : les raisons ayant justifié l’adoption des mesures conservatoires avaient-elles effectivement disparu au moment de leur levée ?
Cette réponse appartient exclusivement aux autorités judiciaires.
La crédibilité de la justice en jeu
Au-delà des personnes concernées, cette affaire est devenue un test majeur pour les institutions congolaises.
Si les accusations du rapport sont infondées, l’enquête devra le démontrer clairement et rétablir la réputation des personnes mises en cause.
Si, au contraire, des infractions sont établies, les responsabilités devront être déterminées conformément au droit.
L’enjeu dépasse désormais le seul dossier Rawji-Alingete. Il touche à la crédibilité de la justice congolaise et, plus largement, à l’effectivité de l’État de droit régulièrement invoqué par les autorités.
C’est sur l’issue de cette procédure, menée avec indépendance, transparence et dans le respect des droits de toutes les parties, que l’opinion publique jugera la capacité des institutions à traiter une affaire impliquant des personnalités de premier plan.
En définitive, l’objectif premier ne devrait pas être de remplir les prisons, mais de faire en sorte que les atteintes à l’intérêt public aient des conséquences concrètes et proportionnées. Dans de nombreux pays, les autorités privilégient, lorsque les conditions juridiques sont réunies, des sanctions civiles ou administratives pouvant atteindre des montants très élevés. Des entreprises comme Google, Meta, Volkswagen ou BNP Paribas ont ainsi été condamnées à verser des milliards de dollars ou d’euros aux autorités publiques pour des infractions de nature économique, concurrentielle ou réglementaire. Ces exemples montrent qu’il est possible de protéger l’intérêt général tout en obtenant une réparation financière significative au profit de l’État.
Dans cette perspective, si des juridictions compétentes venaient à établir la responsabilité civile du groupe Rawji pour des faits ayant causé un préjudice à l’État, une condamnation au paiement d’amendes, de dommages et intérêts ou d’autres sanctions pécuniaires pourrait constituer une réponse plus utile à l’intérêt public qu’une approche centrée uniquement sur l’emprisonnement des personnes. Les sommes ainsi recouvrées pourraient être affectées au renforcement des services publics et au développement du pays.
Enfin, il appartiendrait au responsable public chargé d’améliorer la gouvernance et qui serait lui-même mis en cause, de se défendre au pénal, comme toute autre personne, afin de servir d’exemple.
Ne rien faire est la pire des solutions.
IN / Aristote KAJIBWAMI (Finance-cd.com)