L’étau se resserre dans les rangs des prélats catholiques. Dans un document au ton inhabituellement introspectif intitulé « Au nom de la vérité de l’Évangile », Mgr Emmanuel-Bernard Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, interpelle ses confrères de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO).
A travers une réflexion dense et argumentée, il pose une question essentielle, celle de savoir, l’Église catholique en République démocratique du Congo assume-t-elle pleinement son véritable rôle ? Dans son intervention à huis clos, l’évêque rappelle que la mission de l’Église est d’abord spirituelle.
S’appuyant sur la doctrine sociale et les Écritures, il souligne que l’Église n’a ni vocation à se substituer aux institutions politiques, ni compétence technique pour proposer des modèles d’organisation sociale. Sa mission est avant tout religieuse, elle consiste à annoncer l’Évangile, promouvoir la paix et défendre la dignité humaine.
Or, selon lui, les prises de parole répétées, sélectives et parfois perçues comme partisanes fragiliseraient la crédibilité de l’institution. A l’heure où la RDC traverse une crise sécuritaire persistante à l’Est, une méfiance accrue envers les institutions publiques et une tension politique latente post-électorale, la parole de l’Église est scrutée, attendue, mais aussi critiquée.
L’évêque met en garde contre une communication qui pourrait paraître orientée ou politisée, au risque de banaliser la mission prophétique et de diviser au lieu de rassembler.
L’un des passages les plus sensibles du document concerne le tribalisme.
L’auteur invite ses pairs à une introspection courageuse : l’Église dénonce régulièrement cette anti valeur dans la société congolaise, mais ses propres structures en sont-elles totalement exemptes ? Cette interrogation intervient dans un contexte national où les replis identitaires refont surface, notamment sur fond de guerre dans l’Est du pays et de tensions communautaires.
L’évêque appelle à vérifier la composition des structures ecclésiales et du personnel engagé dans les institutions dépendant de la CENCO, suggérant que l’Église devrait d’abord « balayer devant sa propre porte » avant de condamner les dérives de la classe politique. Un message fort, dans un pays où l’Église catholique demeure l’une des institutions les plus influentes, tant moralement que socialement.
L’urgence des élections au sein de la CENCO s’impose …?
Alors que l’Église s’est régulièrement positionnée comme vigie morale lors des scrutins organisés par la Commission électorale nationale indépendante (CENI), l’évêque s’interroge sur la transparence et la cohérence des processus électifs internes. Sans formuler d’accusation directe, il évoque des résultats électoraux inhabituels et appelle à une exigence de vérité et de transparence, y compris au sein de l’institution ecclésiale.
Une manière de rappeler que l’autorité morale ne peut être crédible que si elle s’applique d’abord à elle-même les principes qu’elle exige des autres. Cette réflexion intervient à un moment charnière pour la RDC. Le pays fait face à des défis sécuritaires majeurs, à une crise de confiance envers les institutions et à une fragmentation sociale croissante. Dans ce contexte, l’Église catholique est souvent perçue comme une autorité morale alternative, parfois même comme un contre-pouvoir.
Mais doit-elle être un acteur politique ? Un arbitre moral ? Une voix critique permanente ? Ou simplement une conscience spirituelle ? Le document semble plaider pour un recentrage, soit une eglise fidèle à sa mission évangélique, promotrice de paix, d’unité et de vérité, sans tomber dans le militantisme politique ni dans des postures qui pourraient être interprétées comme partisanes. Loin d’affaiblir l’Église, cette introspection pourrait au contraire renforcer sa crédibilité. Car dans une société en quête de repères, la cohérence entre le discours et la pratique demeure la condition première de l’autorité morale.
Au-delà des débats internes à la CENCO, cette prise de parole révèle une tension plus profonde, celle d’une Église engagée dans la cité, mais appelée à ne pas perdre son âme spirituelle. Dans un pays où la foi demeure un pilier social majeur, la question posée par l’évêque dépasse le cadre ecclésial. Elle interpelle toute la Nation sur le comment concilier engagement public et intégrité morale ? Comment dénoncer les dérives sans reproduire les mêmes logiques ?
En définitive, le véritable rôle de l’Église catholique en RDC pourrait bien se situer dans cet équilibre fragile, être la voix de la conscience sans devenir l’écho d’intérêts partisans; éclairer la société sans s’y confondre; rappeler la vérité sans céder à la tentation du pouvoir.
Édouard Tshiama