Ituri : cinq années d’état de siège, mais la paix reste un mirage

Une province enfermée dans la peur et les massacres

En Ituri, la question ne se pose plus seulement en termes militaires. Elle devient désormais une interrogation existentielle pour toute une population abandonnée entre les massacres, les déplacements forcés, les promesses politiques et l’impuissance sécuritaire.

Chaque semaine apporte son lot de villages incendiés, de corps sans vie, de familles décimées et d’enfants jetés sur les routes de l’exil. Et au milieu de cette tragédie, une question revient avec insistance : jusqu’à quand les Ituriens continueront-ils à mourir dans l’indifférence ?

Cinq ans après l’état de siège, le constat reste amer

Depuis l’instauration de l’état de siège en mai 2021 par Félix Tshisekedi, l’objectif affiché était clair : restaurer l’autorité de l’État, neutraliser les groupes armés et ramener durablement la paix dans l’Est de la RDC.

Cinq années plus tard, le constat reste profondément amer. Les groupes armés sont toujours actifs, les ADF continuent leurs incursions meurtrières, la CODECO demeure présente dans plusieurs zones, et la population civile reste la première victime d’une guerre sans fin.

Les chiffres changent chaque semaine, mais la réalité demeure la même : des civils massacrés dans des conditions atroces. Ces derniers jours encore, des attaques attribuées aux ADF ont causé la mort de plusieurs dizaines de personnes entre l’Ituri et le Nord-Kivu. Des maisons ont été incendiées, des habitants enlevés, d’autres exécutés à la machette ou par balles.

Des opérations militaires sans résultats durables

Le plus inquiétant dans cette crise est le sentiment d’enlisement. Car malgré les opérations conjointes FARDC-UPDF, malgré les multiples prorogations de l’état de siège votées au Parlement, malgré les promesses répétées des autorités, les massacres continuent presque quotidiennement.

Des organisations de défense des droits humains parlent aujourd’hui ouvertement d’un « échec sécuritaire ». Certaines dénoncent même une mesure exceptionnelle devenue permanente, sans résultats visibles pour les populations.

Plusieurs parlementaires ituriens ont récemment exprimé leurs inquiétudes face à ce qu’ils qualifient de « prorogation excessive » de l’état de siège, estimant que les institutions civiles ont été affaiblies sans que la sécurité ne soit réellement restaurée.

Pourquoi les groupes armés restent-ils si puissants ?

La réponse est complexe. L’Ituri est devenu au fil des années un carrefour explosif où se mélangent conflits communautaires, intérêts économiques, trafics de minerais, influences étrangères et faiblesse chronique de l’État.

Les ADF, initialement groupe rebelle ougandais, ont évolué vers une organisation terroriste structurée, affiliée à l’État islamique selon plusieurs rapports internationaux. Leur stratégie repose sur la terreur : massacres de civils, enlèvements, destruction des villages, attaques surprises contre les lieux de culte et les centres de santé.

A cela s’ajoute une autre réalité : l’immensité géographique des zones forestières de l’Ituri favorise la mobilité des groupes armés. Même lorsque l’armée détruit certains bastions, les combattants se dispersent puis réapparaissent ailleurs quelques semaines plus tard.

C’est une guerre asymétrique, longue, difficile, où la victoire militaire totale paraît encore lointaine.

Une population abandonnée à son sort

Et pendant ce temps, la population souffre.

Dans plusieurs territoires comme Irumu, Djugu ou Mambasa, les habitants vivent avec la peur permanente. Des milliers de familles ont fui leurs villages. Les enfants grandissent dans les camps de déplacés. Les activités économiques sont paralysées. L’agriculture recule. La famine menace certaines localités.

L’école devient un luxe dans des zones où l’on survit d’abord avant de penser à l’avenir.

Le drame de l’Ituri est aussi celui d’un peuple qui commence à perdre confiance. Beaucoup d’Ituriens ne comprennent plus pourquoi l’état de siège continue alors que les tueries persistent. D’autres estiment que la réponse militaire seule ne suffira jamais à ramener une paix durable.

La paix ne viendra pas uniquement des armes

Car la véritable paix ne viendra pas uniquement des armes.

Elle passera aussi par :

  • le rétablissement effectif de l’autorité de l’État ;
  • une armée mieux équipée et mieux renseignée ;
  • la fin des complicités locales et régionales ;
  • une justice crédible contre les commanditaires des massacres ;
  • le développement économique des zones abandonnées ;
  • et surtout, une volonté politique forte de placer enfin la protection des civils au centre de toutes les stratégies.

L’Ituri attend toujours le droit de vivre en paix

Aujourd’hui, l’Ituri donne l’impression d’une province qui saigne dans le silence. Une province où l’on enterre les morts presque chaque semaine sans véritable solution durable en vue.

La question n’est donc plus seulement de savoir quand les groupes armés seront neutralisés. La vraie question est de savoir combien de temps encore la population iturienne devra continuer à payer le prix d’une guerre qui semble ne jamais finir.

Et pendant que Kinshasa parle stratégie, que les militaires parlent opérations, et que les groupes armés continuent de tuer, les populations, elles, attendent toujours une chose simple : retrouver enfin le droit de vivre en paix sur leur propre terre.

Kim’s