CENCO : autorité morale ou acteur politique ? Les zones d’ombre d’une parole de plus en plus contestée

Longtemps considérée comme l’une des principales forces morales ayant accompagné les combats démocratiques en République démocratique du Congo, la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO) fait aujourd’hui face à une vague de questionnements sur la cohérence de ses prises de position. De la lutte contre la dictature à son opposition aux réformes institutionnelles actuelles, en passant par son implication dans diverses initiatives politiques, l’Église catholique congolaise voit son statut d’arbitre moral de plus en plus remis en cause. Une évolution qui soulève une interrogation fondamentale : la CENCO conserve-t-elle encore la neutralité nécessaire pour parler au nom de l’intérêt général ?

Une légitimité construite dans les heures sombres de la Nation

L’histoire politique congolaise reconnaît à la CENCO un rôle majeur dans les luttes pour les libertés publiques. Sous le régime de Mobutu Sese Seko, plusieurs prélats s’étaient illustrés dans la dénonciation des dérives autoritaires et de la mauvaise gouvernance. Plus tard, durant les années de pouvoir de Joseph Kabila, l’Église catholique s’était également imposée comme l’une des institutions les plus critiques face aux tentatives de prolongation du pouvoir et aux crises électorales.

Cette posture lui avait permis de gagner une importante crédibilité auprès d’une population en quête de contre-pouvoirs. Aux yeux de nombreux Congolais, la CENCO incarnait alors une voix indépendante capable de défendre les intérêts de la Nation au-dessus des calculs politiques.

Le tournant Tshisekedi : de la vigilance à la confrontation ?

L’arrivée au pouvoir du Président Félix Tshisekedi semble toutefois avoir marqué un changement perceptible dans les rapports entre la CENCO et les institutions de l’État.

Pour certains observateurs, les critiques récurrentes formulées par les évêques à l’égard du régime contrastent avec une relative bienveillance observée à certaines périodes sous les pouvoirs précédents. Cette perception alimente une thèse de plus en plus répandue dans certains milieux politiques : celle d’une relation devenue conflictuelle entre l’Église et le pouvoir actuel.

Parmi les arguments avancés figure notamment la réforme de la gratuité de l’enseignement de base. Cette mesure emblématique du premier quinquennat de Félix Tshisekedi a profondément modifié l’équilibre du système éducatif, historiquement dominé par les réseaux confessionnels. Pour certains défenseurs du régime, les tensions actuelles trouveraient en partie leur origine dans les bouleversements engendrés par cette réforme.

Toutefois, cette lecture demeure un sujet de débat et nécessite d’être examinée avec prudence, faute d’éléments publics permettant d’établir un lien direct entre les positions de la CENCO et cette seule question.

Le pacte social et les interrogations sur l’impartialité

Les critiques se sont davantage intensifiées avec l’initiative du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble portée par la CENCO et l’ECC.

Si les promoteurs de cette démarche affirment rechercher des solutions à la crise sécuritaire qui déchire l’Est du pays, plusieurs acteurs politiques et membres de la société civile se sont interrogés sur certaines rencontres menées dans des zones sous contrôle rebelle. Pour ces derniers, le dialogue avec des groupes armés ou leurs représentants risque d’être perçu comme une forme de légitimation politique.

À cela s’ajoutent des accusations récurrentes relayées dans certains cercles politiques concernant d’éventuels soutiens extérieurs ou des proximités supposées avec des acteurs dont les intérêts seraient divergents de ceux de la RDC. Ces allégations, qui méritent d’être étayées par des preuves vérifiables pour être établies comme des faits, alimentent néanmoins un climat de suspicion autour de la neutralité de certaines initiatives.

Le silence sélectif, au cœur du procès politique

Au-delà des initiatives diplomatiques et des prises de position institutionnelles, c’est surtout la question de la cohérence qui revient régulièrement dans le débat public.

Des voix critiques reprochent à la CENCO de réagir avec fermeté sur certains dossiers politiques tout en demeurant plus discrète sur d’autres sujets jugés essentiels, notamment les massacres perpétrés dans l’Est du pays, les exactions des groupes armés ou certaines violences dirigées contre des militants engagés dans la défense des institutions républicaines.

Que cette perception soit fondée ou non, elle contribue à fragiliser l’image d’impartialité qui constituait jusqu’alors l’un des principaux atouts de l’institution.

Car dans un contexte de guerre et de forte polarisation politique, l’opinion publique attend d’une autorité morale qu’elle applique les mêmes critères d’indignation et d’interpellation à tous les acteurs, sans distinction.

Une parole morale ne vaut que par sa cohérence

La véritable question n’est peut-être plus de savoir si la CENCO a le droit de s’exprimer sur la révision constitutionnelle ou sur la gouvernance du pays. Comme toute composante de la société, elle dispose de cette liberté.

L’enjeu réside plutôt dans la crédibilité de cette parole. Une institution qui aspire à influencer les grandes orientations nationales doit accepter que ses propres actions, ses partenariats, ses silences et ses choix stratégiques soient également soumis à l’examen critique de l’opinion.

Plus la CENCO revendique une place dans le débat public, plus elle s’expose aux exigences de transparence, de cohérence et d’équilibre qui accompagnent toute forme d’influence politique ou morale.

L’heure est peut-être venue pour la CENCO de répondre aux nombreuses interrogations qui entourent aujourd’hui son rôle dans la vie nationale. Mais l’interpellation ne lui est pas exclusivement destinée. Le Gouvernement doit démontrer que ses réformes reposent sur l’intérêt général et non sur des calculs de circonstance.

Les acteurs politiques doivent éviter de transformer les institutions religieuses en instruments de combat partisan. Quant à la communauté internationale, souvent prompte à accorder un écho particulier aux déclarations des autorités ecclésiastiques, elle gagnerait à apprécier chaque prise de position à l’aune des réalités complexes du terrain congolais. Car dans une Nation confrontée à la guerre, aux fractures sociales et aux défis de la reconstruction, aucune institution, aussi prestigieuse soit-elle, ne devrait être soustraite au devoir de rédevabilité devant le peuple au nom duquel elle prétend parler.

Analyse d’Édouard Tshiama/Journaliste et Internationaliste