Dialogue national : faut-il négocier la paix avec ceux qui font la guerre ? [ Édito ]

Je m’interroge. Et je crois que le débat sur le dialogue national en République démocratique du Congo mérite aujourd’hui d’aller au-delà des slogans, des passions politiques et des réflexes partisans.

Depuis quelques jours, Martin Fayulu défend une position qui bouleverse les lignes : un dialogue national réellement inclusif devrait, selon lui, réunir Joseph Kabila, Corneille Nangaa et, plus encore, ne pas exclure une discussion avec le Rwanda. Son raisonnement est simple : si l’on veut résoudre une crise, il faut parler avec ceux qui en sont parties prenantes.

Sur le plan strictement politique et géopolitique, la logique mérite d’être entendue. On ne met pas fin à un conflit en discutant uniquement avec ceux qui ne tirent pas. Les guerres se terminent rarement sans contact avec ceux qui les mènent ou les alimentent. Mais une question fondamentale demeure : parler avec les acteurs d’une guerre signifie-t-il nécessairement leur ouvrir les portes d’un dialogue politique national ?

C’est ici que je m’interroge profondément. Car Joseph Kabila et Corneille Nangaa ne sont pas de simples opposants politiques en désaccord avec le pouvoir de Kinshasa. L’un est accusé de liens avec une rébellion qui combat l’État congolais. L’autre dirige une coalition armée engagée dans un conflit ayant plongé des millions de Congolais dans la peur, l’exil et le deuil. Peut-on alors parler de dialogue politique sans poser, avec force, la question des responsabilités ?

Le risque, à mes yeux, est de confondre négociation de paix, dialogue politique et arrangement entre élites. Ces trois notions ne sont pas identiques. La RDC peut être amenée à négocier pour faire taire les armes. Elle peut ouvrir un dialogue national pour résoudre une crise politique. Elle peut aussi mener des discussions diplomatiques avec ses voisins. Mais mélanger ces trois dimensions dans une même table pourrait produire une grande confusion.

Ma préoccupation est ailleurs : que cherche-t-on réellement à résoudre ? La crise sécuritaire de l’Est ? La crise de confiance entre acteurs politiques ? Le différend avec le Rwanda ? Ou, comme l’histoire politique congolaise nous l’a parfois enseigné, prépare-t-on progressivement un nouveau compromis autour du partage du pouvoir et des responsabilités ?

C’est la question que je pose sans détour. Si le dialogue doit réunir ceux qui combattent l’État, que demanderont-ils en retour ? Une réintégration politique ? Des garanties sécuritaires ? Des postes dans les institutions ? Une place dans un futur Gouvernement ? L’histoire de la RDC montre que le dialogue peut parfois produire la paix, mais elle montre également que certains accords ont consacré le retour au pouvoir d’acteurs qui avaient d’abord choisi la voie des armes.

Et la justice dans tout cela ?

Je ne crois pas que la paix et la justice soient incompatibles. Au contraire. Une paix qui demanderait aux victimes d’oublier les massacres, les déplacements, les viols, les pillages et les territoires abandonnés serait une paix fragile. Dialoguer avec ceux qui sont accusés d’avoir participé à la guerre ne peut pas signifier négocier l’effacement de leurs responsabilités.

C’est pourquoi je considère que l’inclusivité doit avoir des limites et surtout des règles. Inclure n’est pas absoudre. Écouter n’est pas blanchir. Négocier n’est pas amnistier. Le dialogue ne doit jamais devenir un raccourci permettant de transformer la violence en instrument de promotion politique.

La position actuelle de Martin Fayulu soulève également une interrogation sur l’évolution de son propre discours politique. Hier, il appelait Félix Tshisekedi à « divorcer de Kabila ». Il présentait l’ancien Président comme un acteur majeur du mal politique congolais et l’accusait d’être lié à un projet de balkanisation du pays. Aujourd’hui, il souhaite le voir participer au dialogue national.

Je ne dis pas qu’un responsable politique n’a pas le droit d’évoluer. La politique internationale enseigne précisément que les intérêts, les rapports de force et les contextes changent. Le pragmatisme est parfois nécessaire. Mais lorsqu’une position évolue sur une question aussi fondamentale, le débat public est en droit de demander : qu’est-ce qui a changé ? La réalité politique ou la conviction ?

La proposition de discuter également avec le Rwanda mérite, elle aussi, une analyse froide. Oui, la crise de l’Est possède une dimension régionale. Oui, aucune solution durable ne peut ignorer les relations entre Kinshasa et Kigali. Mais le dialogue diplomatique avec un État voisin doit être clairement distingué d’un dialogue politique national. La RDC ne peut pas traiter ses problèmes internes comme si sa souveraineté devait être négociée sous la pression des armes.

À mon sens, le véritable enjeu est donc le format du dialogue. Qui va dialoguer avec qui ? Sur quel mandat ? Pour traiter quels problèmes ? Sous quelles garanties ? Et avec quelle place pour la justice et les victimes ?

Car la paix ne peut pas devenir le synonyme de l’impunité. Et l’inclusivité ne peut pas devenir un mot magique derrière lequel on cacherait un nouveau partage des postes.

Je suis convaincu d’une chose : la RDC a besoin de dialogue. Mais elle a besoin d’un dialogue sérieux, structuré et courageux. Un dialogue qui ne cherche pas seulement à réconcilier des élites politiques, mais qui répond d’abord à la souffrance des populations.

Les victimes de l’Est du Congo n’ont pas besoin d’assister, une fois de plus, à un spectacle politique où ceux qui ont combattu hier deviennent les partenaires institutionnels de demain. Elles ont besoin de sécurité, de vérité et de justice.

Alors oui, parlons. Parlons même avec ceux avec qui il est le plus difficile de parler, si cela peut contribuer à arrêter la guerre. Mais ne négocions pas la dignité des victimes. Ne transformons pas les armes en passeport pour accéder au pouvoir. Et surtout, ne faisons pas du dialogue une nouvelle machine à partager les postes pendant que le peuple continue de partager le sang et les larmes.

Éditorial | Par Édouard Tshiama | Journaliste de formation et spécialiste de la politique internationale